Vins et levantins

Terre de soleil, la Phénicie produit et exporte du vin autour de la Méditerranée depuis quatre mille ans. Tradition perpétuée depuis 1960 par les chrétiens. Aujourd’hui, le Liban compte une majorité musulmane et, pourtant, on y produit toujours du vin. État des lieux.

L’entrée de Jbeil, au Nord de Beyrouth, premier port Phénicien, d’où partait déjà le vin, il y a quatre mille ans.

L’après-midi commence tout juste. Nous venons de franchir la douane à Rafic-Hariri, l’aéroport international de Beyrouth. À notre gauche, un espace consacré exclusivement à la vente d’alcool. Du champagne, du whisky, de l’arak, un anisé libanais, et du vin. Bienvenue au Liban, pays arabe et multiconfessionnel. « Boire de l’alcool est ancré dans les mœurs aussi bien chez les chrétiens que chez les musulmans. Les ventes d’alcool chutent pendant le ramadan comme pendant le carême. D’ailleurs, certains viticulteurs sont musulmans », commente Hady Kahalé, directeur général d’Ixsir, vignoble que possède au Liban Carlos Ghosn, le PDG de Renault.

Michel de Boustros.

Michel de Boustros, fondateur et président-directeur général de Kefraya, grand producteur, a son idée sur l’origine du vin au Liban : « Bacchus, dieu de la vigne et du vin, a un temple à Baalbek, dans la plaine de la Bekaa. Jésus y a transformé l’eau en vin à Cana. Les Phéniciens, 4 000 ans avant Jésus-Christ, en ont produit et l’ont exporté à travers la Méditerranée. Au Moyen Âge, les marchands vénitiens l’ont commercialisé. Et c’est grâce aux jésuites qui, en 1857, ont introduit de nouvelles vignes et méthodes de production, que le vin a pris une dimension industrielle. »

Le vignoble d’Ixsir à Jezzine, au Sud du liban.

Le site romain de Baalbek, dans la plaine de la bekaa, où se trouve le temple de Bacchus.

Les vignes du village de Btedhi dans le nord de la plaine.

Depuis les années 1930, la viticulture libanaise, principalement dans la vallée de la Bekaa, a connu une renaissance grâce à la famille Hochar, propriétaire de Château Musar, et à Michel de Boustros, de Château Kefraya.

Un climat fait pour ça
La situation et le terroir de la vallée de la Bekaa sont remarquables. Protégés à l’ouest de l’humidité méditerranéenne par le mont Liban, et à l’est de la chaleur du désert syrien par l’Anti-Liban, les vignobles sont plantés à partir de 850 mètres d’altitude dans un sous-sol argileux. Les conditions climatiques y sont idéales : soleil  près de 300 jours par an, la Méditerranée comme régulateur thermique,  hivers pluvieux et étés secs et chauds, parfois très chauds. Les variations de température sont très importantes. Sur une surface viticole aujourd’hui d’environ 2 000 hectares,  les cépages dominants sont essentiellement ceux des vignobles français : cinsault, carignan, grenache, merlot, cabernet sauvignon en rouge, marweh et obeidy (ces cépages auraient été rapportés par les Croisés en Europe et seraient les ancêtres du chardonnay et du sémillon), ugni blanc, chardonnay, muscat, viognier et clairette en blanc. Les vignes sont implantées sur des versants sud-est et nord-ouest de la plaine de la Bekaa à proximité du lac Qaraoun. Le sol est alluvial sur un sous-sol calcaire, les pentes, faibles. Les vendanges restent manuelles. L’oïdium est la seule maladie redoutée ce qui favorise une production importante de raisins bio.
Dans les années 1960, le Liban comptait tout juste trois producteurs de vin : Ksara, Château Muzar et Kefraya. Mais depuis une dizaine d’années, après la guerre sanglante qui a ravagé le pays de 1975 à 1990, le nombre de vignerons augmente sans cesse, pour atteindre en 2011 une trentaine de domaines, comme ceux de Wardy, Baal, Coteaux de Botrys, Clos Saint-Thomas, Clos de Cana, Domaine des Tourelles, Château Khoury, par exemple. Investisseurs et hommes d’affaires libanais cherchent, par intérêt financier ou par passion, à investir dans ce secteur en plein essor. Les deux tiers du marché local sont tenus par Ksara et Kefraya. Château Muzar est, lui, celui qui exporte le plus.
Ce développement de la viticulture après la guerre est dû en particulier au programme, Culture de substitution, initié par l’Union européenne, le gouvernement libanais et d’autres pour remplacer les plantations de pavot par de la vigne. Cette initiative a redonné aux agriculteurs de la région, et principalement à ceux de la plaine de la Bekaa, un intérêt financier, à délaisser le pavot pour se consacrer à la culture, elle, légale, de la vigne.

Le vin supplante l’arak
Actuellement, la plupart des producteurs de vin font appel à des viticulteurs pour l’achat de raisin. « C’est une pratique très répandue au Liban, mais pas au Château Marsyas », explique le propriétaire du domaine, Sandro Saadé. Certains, comme Ixsir, qui achète la grande majorité de son raisin chez d’autres viticulteurs, en ont fait une philosophie. « Avec l’achat de raisin, nous contribuons à faire vivre plus de deux cents viticulteurs. C’est notre manière de participer au programme de développement », souligne de son côté Hady Kahalé. À Château Kefraya, on s’impose une limite géographique. Le raisin produit et acheté provient uniquement de parcelles situées autour du village de Kefraya, confirme Fabrice Guiberteau, l’œnologue du château.

Karim et Sandro Saadé devant le vignoble du Château Marsyas, dans la plaine de la Bekaa.

L’augmentation de la consommation accompagne le développement de la viticulture. « Nous assistons au Liban à une progression de la consommation de 10 à 15 % par an. Aujourd’hui, la demande de vin dépasse de loin la production », remarque Émile Majdalani, directeur commercial de Kefraya. Et les alcools, traditionnelllement prisés par les Libanais, changent également. Les gens délaissent l’arak et le whisky pour se tourner vers le vin. Pour Sandro Saadé cela annonce qu’« une culture du vin s’installe au Liban ».
En moyenne, plus de 65 % de la production est vendue sur le marché local. Cependant, des petits producteurs  préfèrent privilégier les ventes à l’export. C’est la stratégie commerciale adoptée par Sébastien Khoury, propriétaire du Domaine de Baal. « Dans les périodes d’instabilité politique ou de conflits internes ou externes, nous remarquons une chute de la consommation. Pour nous, petits producteurs, notre stabilité financière nous oblige à délaisser en partie le marché local et à privilégier ceux extérieurs plus stables comme la France, l’Australie ou bien la Suisse. »

Le chai de Château Kefraya.

Le Domaine de Baal au vignoble en terrasses et à l’architecture typique des maisons anciennes.

Sans parler de l’absence de réglementation, le secteur du vin n’est pas à l’abri des difficultés auxquelles les Libanais sont confrontés au quotidien. « Faire du vin au Liban est une bataille quotidienne contre les aléas de la politique, de la nature et des hommes », assurent Karim et Sandro Saadé, les deux frères propriétaires du domaine Marsyas. La main-d’œuvre qualifiée y est très rare, le savoir-faire également. Ce qui nécessite une formation permanente d’ouvriers qui ne sont pas forcément fidèles. La prévoyance est une obligation. L’ensemble du matériel vient de l’étranger et arrive par bateau. Les tensions perpétuelles avec le voisin du Sud et la réquisition par le Hezbollah de terrains stratégiques rendent la vie de certains viticulteurs encore moins facile. Les prêts accordés par les banques, toujours de très courte durée, ne permettent pas le fi-nancement d’une telle activité.

Des Temps difficiles
Avec la chute du gouvernement de Saad Hariri, fils de Rafic Hariri assassiné en 2005 en plein centre de Beyrouth, le pays a de nouveau plongé dans la précarité politique jusqu’à la nomination récente d’un nouveau Premier ministre, Najib Mikati, qui après cinq mois de négociations, a formé mi-juin son gouvernement. « Cette instabilité permanente au Liban a une influence directe sur le secteur viticole. Le décret qui prévoit la création de l’Institut de la vigne et du vin a été voté par les députés en 2000, mais il est encore bloqué au ministère de l’Agriculture et, donc, toujours pas en application », se désole, pour sa part, Karim Saadé.
Tandis que certains laissent entendre de leur côté que ce retard arrange une partie des producteurs, bien incapables de s’adapter à ces nouvelles règles, si elles étaient instaurées.
Membre de l’Office International de la Vigne et du Vin, depuis 1995, le Liban a vu la création, deux ans plus tard, de l’Union vinicole du Liban (UVL) pour défendre l’image de son vin à travers le monde. Serge Hochar, propriétaire de Château Muzar est le président ; Michel de Boustros, le vice-président. Sur la trentaine de producteurs qui existe, une douzaine y adhère. Château Marsyas n’a pas rejoint l’UVL, Sandro Saadé justifie ainsi ce choix : « Il est inutile pour nous d’intégrer l’UVL tant que l’appellation d’origine contrôlée n’est pas en vigueur au Liban. C’est notre façon de faire pression pour que les choses changent. »
Pourtant, cette absence de réglementation commence à inquiéter certains producteurs qui redoutent, avec l’augmentation importante et non contrôlée du nombre de viticulteurs, l’anarchie et la dégradation de l’image du vin libanais à l’étranger.

Des cépages nobles
La production de vin au Liban est peu importante : six millions de bouteilles chaque année. Cette quantité limitée oblige les viticulteurs à s’intéresser à la qualité. « Nous allons de plus en plus vers une suppression des vins d’entrée de gamme pour nous concentrer sur le haut de gamme. Cette stratégie est mise en place avec l’arrachage de cépages moins qualitatifs, remplacés par d’autres plus nobles », analyse Hady Kahalé. Quant à l’export, le vin libanais se porte très bien. Présent dans plus de trente-cinq pays dans le monde, la France réprésente, avec 10 % des exportations, son premier marché, suivi par ceux du Canada et de l’Australie où vit une importante communauté libanaise. Sans oublier les pays du Golfe, comme le Qatar ou les Émirats Arabes Unis où le Liban exporte également 10 % de sa production. Il semble que l’Arabie Saoudite soit un très gros investisseur dans le secteur du vin au Liban.
Il existe aussi au Liban, une trentaine de caves qui fait, chacune dans son style, un travail formidable et des vins de qualité, dans des conditions compliquées, avec dix-huit confessions différentes et des voisins pas toujours commodes. En particulier avec la Syrie, où la situation est de plus en plus instable.
Le vin libanais arrivera-t-il a surmonter cette instabilité politique qui provoque une impasse économique ? « Yalla (allez), comme Dieu le veut », disent, avec un rien de fatalisme, les viticulteurs libanais.

Les vins libanais par Michel Bettane

Château Marsyas, ­­rouge 2008
Grand vin complexe, mentholé, réglissé, texture suave, grande longueur, magnifique classe, du grand cru méditerranéen.
16/20   

Château Kefraya, Comte de M, rouge 2007
Bon boisé, sérieux, encore astringent, finale mentholée, vin soigné.
13,5/20

Château Kefraya, rouge 2007
Riche en alcool et en tanin, mais finale raide, révélatrice d’un stress hydrique du raisin.
13/20

Myst de Château Kefraya, rosé 2010
Joli fruité, finale plus épicée, saveur de bonbon.
13/20

Ixsir, Grande Réserve, rouge 2008
Beaucoup de puissance, tanin asséchant, mais sa vinosité lui permettra de vieillir.
14/20  

Ixsir, Altitudes, blanc 2009
Nez expressif et un peu anisé, vif, pas très dense, ni très généreux, mais propre et désaltérant.
13/20

Ixsir, Altitudes, rosé 2009
Floral fin au nez, souple, facile, finale trop bonbon, mais néanmoins plaisante.
13/20

Domaine de Baal, rouge 2007
Belle intégration du boisé, suave, assez long, complexe. Bravo.
16/20  

Domaine de Baal, blanc 2008
Une note de fenouil, gras, doux et onctueux, bien vinifié, mais sans grande personnalité.
13,5/20 

Bargylus, rouge 2007
Puissant, chaleureux, alcoolisé, finale mentholée et élégante équilibrant cet alcool.
15,5/20

Bargylus, blanc 2008
Remarquablement équilibré, amertume bien maîtrisée, assez long, agréable.
14/20

Série limitée Les Echos, N°99 ou sur www.lesechos.fr

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